Savoir pour contempler. Quel est le but du savoir ?

Savoir pour contempler. Quel est le but du savoir ? 

Conférence d'Antoine Gazaud, professeur de philosophie au lycée saint-Dominique

Savoir pour contempler. Quel est le but du savoir ?

 Quel est le but du savoir ? C’est le thème que le comité de direction a demandé à votre serviteur de traiter. Et cette simple situation fait naître en moi une réflexion très simple : Saint-Dominique est décidément l’école des paradoxes !

Se demander après 25 ans d’existence quel est le but du savoir et donc quel est le but des études : il était effectivement temps de se poser la question ! Demander à l’un des derniers arrivés de parler aux plus anciens de la finalité de leur activité quotidienne, en une inversion presque contre-nature de la transmission de maître à disciple, il fallait oser ! Mais, en plus, demander à l’un des professeurs de philosophie – ceux dont, par excellence, la matière ne sert à rien – de parler du but, c’est-à-dire de ce à quoi doivent servir les études ; et le tout un samedi matin ! Il est à croire que le sens du concret est en train de se perdre du côté de ceux qui nous dirigent…

À ces paradoxes initiaux que vous partagerez sans peine, et qui sont autant de sources d’étonnement, vous me permettrez de rajouter un étonnement plus personnel. J’ai cru voir qu’il y avait à Saint-Dominique un saint patron – quel sens de l’observation ! –, un logo, mais pas de devise. Une école traditionnelle, sans devise ni mot d’ordre, comme si c’était à ce point évident qu’il n’était pas besoin de la rappeler. Une école sans devise ni mot d’ordre, comme si tous savaient pourquoi ils sont là. Une école sans devise ni mot d’ordre, comme si le patronage du premier des « chiens du Seigneur » était suffisamment clair. Nous sommes une école, c’est pourtant simple ! On est là pour apprendre, dans toute l’ambivalence du terme : les professeurs pour enseigner, les élèves pour étudier. « Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? », me direz-vous.

J’entends tout cela. Mais cet apprentissage lui, pour quoi est-il souhaité ? Je vous partage cette ignorance de la cause finale, du but, comme une manière de vous inviter à me rejoindre dans mon étonnement s’il est vrai que, comme dit Aristote, « apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance » ?  (ARISTOTE, Métaphysique, L. A, chap. 2.) et en particulier son ignorance de la cause. Nous voici alors dans une situation curieuse : vous ne voyez pas bien pourquoi c’est moi qui vous parle ; je ne vois pas bien ce que nous faisons ici. Mais qu’est-ce que c’est que cette journée pédagogique ? Et si au lieu de confronter nos étonnements, nous les unissions, non pour nous révolter – ce ne serait guère le style de la maison –, mais pour savoir ce qu’il est en du savoir. Que faisons-nous là ? Quelle est la devise de S.-Do ? Au fond, c’est la même question : quel est le but du savoir et des études qui y mènent ? Là où le monde répondrait sans doute l’argent ou la richesse, bref une réussite matérielle, quelque chose en nous nous fait dire que ce serait une vue bien courte. Si l’on parle des richesses naturelles, on sait qu’elles nous servent à subvenir à nos besoins. Nous avons besoin d’aliments, de vêtements, de moyens de transport, de maisons, etc. Aussi nécessaires soient-elles, ces choses-là ne peuvent être le but du savoir parce qu’elles ne sont recherchées que pour le soutien qu’elles nous apportent ; elles n’ont pas valeur de but en elles-mêmes. Elles ne sont pas voulues pour elles-mêmes. Au contraire, elles sont pour l’homme, elles sont ordonnées à l’homme comme à leur propre fin. Quant à l’argent, il va de soi qu’il n’est lui-même qu’un moyen que nous avons créé pour faciliter les échanges de richesses naturelles. L’argent est donc encore moins un but pour l’étude qui est l’activité de l’intelligence, c’est-à-dire de la meilleure part de l’homme. Par l’étude, il ne s’agit ni de survivre, ni de vivre décemment, ni même de vivre bien. Il s’agit de vivre intelligemment, i. e. humainement. Le but du savoir n’est donc pas l’argent. On s’en doutait.

 

On pourrait, de manière à la fois plus logique et tout aussi pragmatique, dire que le but des études, c’est de préparer les élèves à leurs futures professions. C’est ainsi que notre époque a le souci de faire le lien entre le lycée et l’entreprise, le lycée et les formations professionnelles de l’enseignement supérieur… Au fond, pourquoi étudie-t-on si ce n’est pour avoir des bonnes notes, pour avoir un bon diplôme d’enseignement supérieur et, enfin, un bon métier plus tard ? « Noblesse, un rang, des places, tout cela rend si fier », et à juste titre encore si, pour obtenir tout cela, on fait davantage que de se donner la peine de naître, si, pour obtenir tout cela, on a lutté, travaillé, oeuvré de toutes nos forces. N’est-ce pas là le bon combat ?

Cette vision-là, pertinente semble-t-il, est sans doute à l’origine d’une spécialisation précoce. Le poids des séries du Baccalauréat en France, leur prétendue hiérarchie sont connus. Les élèves rentrent bien volontiers dans ce schéma confortable. Combien, dès la seconde, choisissent leurs matières et ne s’investissent que dans les disciplines dont ils croient savoir qu’elles sont fondamentales dans la filière à laquelle ils aspirent ?

D’ailleurs, on trouve assez normal qu’une telle spécialisation ait lieu puisque elle semble la conséquence logique de ce que l’on sait être le moteur de tout enseignement réussi : l’intérêt de l’élève. Selon son intérêt, ses intérêts dans le meilleur des cas, il apprendra mieux, se donnera les moyens de réussir et pourra ainsi faire ce qu’il aime. On part ainsi du principe que l’intérêt de l’élève est non seulement antérieur à sa formation scolaire mais, en plus, qu’il est déjà déterminé. « J’aime les maths, je n’aime pas le français »… Ah oui, dommage ! Au mieux, on fera contre mauvaise fortune bon coeur ; on fera sienne la devise de Guynemer : « Ne pas subir ! » Et parce qu’on est chrétien, on se dira qu’il faut quand même écouter ces cours qui ne nous intéressent pas, parce qu’il faut être gentil avec le prof. Mais au fond, ce qui nous motive, c’est d’être un bon professionnel plus tard, un bon professionnel qui a une bonne profession. On se prépare à être heureux… demain, l’année prochaine, « quand on sera grand ». Les études doivent servir à ça, créer les conditions, nous donner les moyens d’accéder au bonheur.

 

Non seulement heureux, mais encore actifs dans la cité. Quelque chose nous fait dire qu’il convient de connaître la vérité, de la faire même et de la faire dans la charité. Ce n’est pas que pour soi qu’il s’agit de se préparer à être heureux plus tard ; il convient de recevoir les armes pour transformer le monde à la manière d’un ferment. Recevoir une éducation, faire des études, suivre des cours, se former, savoir : tout cela va nous permettre de « penser clair et de marcher droit » ; d’être actif dans la société politique. Savoir pour passer à l’action et oeuvrer à l’avènement de la cité catholique contre les ennemis de la loi de Dieu, les ennemis de la loi naturelle. Le combat contre les structures de péché demande que l’on soit formé et bien formé, que l’on soit prêt à argumenter pour convaincre les adversaires, à tout le moins à monter à la tribune pour persuader les masses. Travailler activement à l’avènement de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus Christ, ce n’est pas un bon but pour les études, ça ?

 

Si des élèves étaient présents, ils trouveraient sans doute cela très beau mais aussi un peu théorique. Ils savent certes qu’un combat est à mener, ils désirent faire claquer les bannières de chrétienté, mais ils n’ont pas encore eu le temps de vraiment expérimenter le lien entre leurs cours et ce militantisme. En revanche, leur expérience quotidienne leur parle d’eux. Étudier pour être utile aux autres, c’est bien ; mais la plupart vivent leurs études dans une perspective plus simple, avec la conscience plus ou moins confuse qu’ils sont censés être les bénéficiaires de cette formation. S’ils apprennent, c’est d’abord pour eux. C’est eux-mêmes qu’ils perfectionnent dans leurs études. La tendance se fait jour, alors, de se rechercher soi : on étudie parce que cela nous fatigue, nous stimule, nous pousse, nous récompense aussi, et parfois nous déçoit. Dans l’étude, on peut trouver les occasions de se persuader qu’on existe. Ainsi égocentré, on peut mener ses études, chercher le savoir avec un terrible orgueil qui ne dit pas son nom mais qui se traduit dans des comparaisons, des compétitions : « – Tu as eu combien ? Je t’ai battu ! »

On pressent que quelque chose ne convient pas. Mais le moyen de faire autrement face à tant de matières, tant d’exercice et de travaux ? La multiplicité a toujours pour principe l’unité. Et à moins de ne vivre éclaté – à défaut de s’éclater à l’école –, nos élèves veulent cette unité que, sans alternative convenable, ils trouvent en eux-mêmes. C’est moi qui étudie, moi qui apprend, moi qui réussit… Quel manque d’humilité, dira-t-on ! Est-on alors condamné à choisir entre la dispersion et l’orgueil ? N’y a-t-il pas un autre moyen, ou plutôt un autre but à chercher pour les études ? Poser la question, c’est se demander si ces chères études peuvent être autre chose qu’une passion – une souffrance –, ou avoir un autre goût que l’amertume – que l’échec. La vraie question est celle-là : le savoir, et les études qui y mènent, peuvent-ils aller dans le sens de nos aspirations les plus profondes ? Où trouver le principe qui nous permettra pour nous-mêmes comme pour nos élèves, d’unifier notre vie intellectuelle et avec elle toute notre vie ?

 

La question du but des études est bien la question du but du savoir. Le passage du pluriel – les études – au singulier – le savoir – est particulièrement révélateur. En considérant l’emploi du temps d’un élève, comme les épreuves du baccalauréat qui sont censés être la finalité de sa formation, c’est la multiplicité, pour ne pas dire la disparité qui saute aux yeux. Il faut étudier de nombreuses disciplines, très différentes les unes des autres, et pousser l’étude jusqu’à un certain niveau de technicité puisque tout ceci est censé « nous servir », « être utile », « nous préparer » à la suite, i. e. à l’activité professionnelle et à une certaine réussite sociale, pour ne pas dire mondaine. Cette finalité pratique – au sens grec de « l’action » – que l’on donne de nos jours, et depuis un certain déjà, au savoir conduit inévitablement à une dispersion, à l’éclatement de la vie intellectuelle qu’on évoquait. Et une telle division est pour le moins inconfortable, voire franchement mauvaise puisque elle nuit à l’unité de notre vie intérieure et extérieure. Chercher le but des études, c’est donc certainement chercher le but du savoir – au singulier –, c’est-à-dire le principe d’unité de toute notre vie intellectuelle.

 

Or la foi catholique nous apporte à ce sujet une lumière précieuse. Elle nous indique que, au bout du compte, toutes les disciplines doivent être étudiées non pas d’abord dans une visée pratique ou technique, mais que les études doivent être menées dans le but spéculatif, contemplatif, de connaître la Vérité par excellence qui est Jésus-Christ, Dieu qui s’est rendu visible à nos yeux et dont l’Évangile est transmis, interprété et expliqué par la Sainte Église. En retour, c’est à la lumière de la foi que chaque cours, chaque chapitre, chaque leçon trouve sa place, sa cohérence et sa nécessité dans l’ensemble du programme de formation. C’est bien sûr de l’Église qui enseigne les vérités de la foi que les fidèles reçoivent la libération des erreurs : elle guide et renforce leurs intelligences lorsqu’elles s’appliquent à la quête de la sagesse.

Ce magistère de l’Église est d’un grand prix, indépassable, irremplaçable. Mais ne nous y trompons pas. Ce n’est pas parce que l’on est chrétien que l’on cherche à connaître la vérité, c’est parce qu’on est un homme. En cela, les chrétiens ne font pas quoi que ce soit en plus, ils font en mieux, aidés par la grâce. Or c’est tout homme qui, en raison même de ce qu’il est, aime, désire et espère connaître la vérité.

En effet, l’homme est par nature un animal raisonnable. C’est pourquoi il vit par dessus tout pour la vie de la raison, la vie intellectuelle qui est pour lui la vie par excellence. Cette vie – qui, comme toute vie, est un ensemble d’actions –, consiste en rien moins que l’art et la manière de satisfaire le désir le plus fondamental qui habite le coeur de l’homme, le désir de connaître avec certitude la vérité sur le monde qui nous entoure. Ce monde qui est un cosmos, un tout organisé, nous voulons le rejoindre ou plutôt le comprendre dans toute sa complexité. Ce monde qui nous entoure et que nous n’avons pas fait, nous voulons que notre intelligence y corresponde, étant acquis que c’est lui, le monde réel, qui est la mesure à laquelle notre intelligence doit se conformer. « Tous les hommes ont par nature le désir de savoir. » (ARISTOTE, Métaphysique, L. I, chap. 1 : « À ce désir répond le soutien du Seigneur lui-même qui enseigne qu’il est venu « pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10).

Il s’agit bien d’un désir naturel, i. e. non seulement qui convient, mais encore qui est causé par notre nature. De fait, chaque fois que nous connaissons quelque chose, que ce soit de manière sensible ou de manière intellectuelle, naît en nous un certain plaisir. Nous aimons connaître. Nous aimons voir, puisque « la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le plus de connaissances, et qui nous découvre le plus de différences. » (ARISTOTE, op. cit.). Mieux encore, nous aimons savoir puisque, quand nous possédons ce que nous cherchions, quand, par notre étude droitement menée, nous avons quitté cette haïssable ignorance, nous éprouvons un certain épanouissement, une certaine plénitude, un certain plaisir du simple fait que nous sommes en possession de ce que nous désirions. Que ce désir dont nous parlons soit un désir naturel, les actes du jeune enfant le confirment. Dès qu’il sait parler, il cherche à savoir la nature des choses – « c’est quoi, ça ? » – et leurs causes – « pourquoi ? » ( La première fois. Dès la deuxième, il ne faut pas exclure qu’il y ait plus un test de la patience des parents que l’expression d’un désir de savoir !)

 

Il s’agit d’un désir naturel et du désir de la meilleure part de l’homme. Oui, l’intelligence est bel et bien la meilleure part de l’homme. C’est par son intelligence que l’homme peut, d’une certaine manière, devenir toute chose. Parce que son intelligence est capable d’abstraction, il peut connaître la nature des choses, et il les fait pour ainsi dire exister en lui. On pourrait même dire qu’il réunit en son intelligence les perfections dispersées dans l’univers. Comme le disait Plotin,

l’âme est plusieurs choses ; elle est toutes choses, les choses supérieures et les choses inférieures […]. Chacun de nous est un monde intelligible ; lié aux choses inférieures par ce que l’on voit de nous, nous touchons aux choses supérieures par ce que nous avons d’intelligible.

(PLOTIN, Ennéades, III, 4, 3, trad. Bréhier, p. 66 ; c’est nous qui soulignons. – S. Thomas lui fait écho : « Aussi […] existe-t-il un autre type de perfection dans les choses créées en tant que la perfection qui est propre à une chose se retrouve dans une autre. C’est la perfection du connaissant en tant qu’il est connaissant car une chose est connue du connaissant pour autant qu’elle est de quelque manière dans le connaissant. Voilà pourquoi il est dit au livre III De l’âme que ‘‘l’âme est de quelque manière toute chose’’, car elle est de nature à connaître toute chose. De cette manière, il est possible que la perfection entière de l’univers existe dans une seule chose. Aussi l’ultime perfection à laquelle l’âme peut parvenir consiste-t-elle, d’après les philosophes, à ce que soit reproduit en elle tout l’ordre de l’univers et de ses causes » (Q. D. De Veritate, q. 2, art. 2, c., trad. S.-Th. Bonino, Paris – Fribourg, Éd. du Cerf – Éd . universitaires, coll. « Vestigia, 17 », 1996, p. 254).

 

C’est par son intelligence qu’il comprend l’univers qui pourtant le comprend. On connaît la pensée de Pascal… dont on oublie souvent la fin.

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale (6 Blaise PASCAL, Pensées, Br. 347.)

 

C’est par son intelligence, nous enseigne la Foi, que l’homme est à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’homme a été créé par Dieu pour contempler, et pour le contempler, pour se servir de son intelligence à pleine puissance. Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu par son intelligence, il est appelé à ne pas laisser inactif le don reçu, à faire fructifier ce talent par excellence (Voir Catéchisme de l’Église catholique, n. 356 : « De toutes les créatures visibles, seul l’homme est ‘‘capable de connaître et d’aimer son Créateur’’ (GS 12, § 3) ; il est ‘‘la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même’’ (GS 24, § 3) ; lui seul est appelé à partager, par la connaissance et l’amour, la vie de Dieu. C’est à cette fin qu’il a été créé, et c’est là la raison fondamentale de sa dignité : ‘‘Quelle raison T’a fait constituer l’homme en si grande dignité ? L’amour inestimable par lequel Tu as regardé en Toi-même Ta créature, et Tu T’es épris d’elle ; car c’est par amour que Tu l’as créée, c’est par amour que Tu lui as donné un être capable de goûter Ton Bien éternel’’ (S. CATHERINE DE SIENNE, Dial. 4, 13 : ed. G. Cavallini [Roma 1995] p. 43). » )

S’interroger, chercher, découvrir, apprendre, argumenter, répondre à nos questions : toutes ces activités rationnelles sont au fond une immense action de grâces. Ce qui faisait dire au P. Sertillanges, o. p. ( !) que l’étude « est un office divin en reflet ». ( La Vie intellectuelle, Son esprit, ses conditions, ses méthodes, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Foi vivante, 8 », 1966, p. 29.)

 

Il s’agit du désir de savoir, c’est-à-dire d’avoir une connaissance de science : connaître ce que sont les choses, leur « réalité la plus réelle » comme disait Platon, savoir pourquoi elles sont comme elles sont – connaître leurs causes, jusqu’à la cause première « qui est ce que tous appellent Dieu ». Or une telle connaissance de science, parce qu’elle porte sur un objet nécessaire – qui ne peut pas être autrement qu’il est – est par définition stable, pérenne, durable. Et comme on ne peut prétendre épuiser la connaissance des causes de toutes choses, encore moins la connaissance de la cause première, il s’agit d’un savoir qui comble toutes nos attentes, les plus pures, les plus profondes, les plus humbles aussi puisque il ne s’agit pas de contrôler mais de recevoir le réel tel qu’il est. Mais voilà, une activité qui nous permet de satisfaire de manière durable nos attentes les plus hautes porte un nom, c’est le bonheur. La finalité de toute l’activité intellectuelle, c’est la connaissance du monde qui nous entoure à la lumière de la cause première de l’univers ; c’est même la connaissance de cette cause première elle-même qui est la source et la fin de toute chose, le principe de l’unité du monde. Ainsi sera satisfait notre désir de savoir. La finalité de la vie intellectuelle, c’est le bonheur de l’homme parce que c’est la connaissance de Dieu.

Par nature, l’homme est appelé à mener une vie contemplative :

Chercher Dieu, et se laisser trouver par lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. (BENOÎT XVI, Discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008.)

 

Et la première de ces conséquences, c’est le malheur des hommes de ce temps, le malheur de nos parents, de nos enfants, de nos élèves, notre malheur à nous.

Cela heurtera sans doute la sensibilité contemporaine. Le bonheur consiste dans la perfection de la vie intellectuelle. Non ! « le bonheur… si je veux », comme le vantait naguère le Club Med. Le bonheur, c’est le loisir ! De fait, on accorde volontiers que le bonheur consiste dans le temps du loisir, mais c’est toujours avec une certaine surprise que l’on découvre que, en grec, « loisir » se dit skholè. Le temps de l’école est le temps du loisir par excellence ; et ce loisir de l’école est le temps désirable par-dessus tout. Cela place déjà la perspective grecque en opposition avec celle de Max Weber pour qui : « On ne travaille pas seulement pour vivre, mais on vit pour l’amour du travail.» (L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme).

Même si nous sommes familiers de cette conception, en raison de la société dans laquelle nous vivons, il faut bien voir que l’ordre des choses est ici renversé. Au contraire, et aussi curieux voire choquant que cela puisse paraître dans le monde actuel, nous travaillons pour avoir du loisir : « nous ne nous adonnons à une vie active qu’en vue d’atteindre le loisir. » (ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, X, 7.)

La vie active en question, est, en grec, une in-oisiveté : neg-otium en latin qui a évidemment donné le négoce, i. e. l’ensemble des affaires humaines liées au travail, qu’il soit agricole, militaire, économique, financier ou domestique. Le négoce est en vue du loisir ; le travail n’est pas une fin en lui-même. 13 Une activité transitive est, à l’inverse, une activité dont la finalité se trouve à l’extérieur de la cause efficiente. E. g. la poterie, la peinture, l’enseignement.

Mais le temps du loisir en question n’est pas celui de l’inactivité. Il est seulement celui de l’activité libérale, par opposition à l’activité servile, celle dont la finalité et la réalisation dépendent d’une matière extérieure à l’homme. À l’inverse, le temps du loisir est caractérisé par sa liberté, sa gratuité et son indépendance. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de travail du tout. Il y a certes un travail intellectuel qui est la préparation rationnelle à la contemplation, mais ce travail-là n’est pas du même ordre que les autres travaux. La raison de l’homme, qui fait sa spécificité, c’est l’intelligence en mouvement : l’intelligence de l’homme n’est pas intuitive mais progresse d’étape en étape, passe d’une connaissance à l’autre dans sa quête de l’essence et des causes des choses. (La raison, c’est la pensée en tant qu’elle est discursive, qu’elle recherche, qu’elle examine, qu’elle démontre. L’intelligence, c’est la capacité de « lire à l’intérieur », de saisir comme en un simple regard l’essence des choses et la vérité à leur sujet. « Même si l’intelligence et la raison ne sont pas des puissances différentes, elles sont cependant nommées à partir d’actes différentes. Le nom d’intelligence est en effet tiré de l’intime pénétration de la vérité, tandis que le nom de la raison se prend de l’enquête et du discours » (S. THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie., IIa-IIae q. 49 a. 5 ad 3.)

 

Ce n’est que par ce travail raisonnable que l’intelligence pourra effectivement se reposer dans la vérité enfin saisie, ce qui est le propre de la contemplation. Mais ce travail, cette quête rationnelle, ne doit pas être considéré au même titre que les labours ou la maçonnerie, ni au même titre que l’enseignement. Ce travail est une activité qui peut certes êtres collective – comme à l’école –, mais c’est surtout une activité immanente (Une activité transitive est, à l’inverse, une activité dont la finalité se trouve à l’extérieur de la cause efficiente. E.g. la poterie, la peinture, l’enseignement)., dont la finalité est intérieure à l’âme de l’homme qui veut savoir. Les autres travaux sont nécessaires pour la survie, voire la bonne vie de l’homme ; mais la recherche rationnelle est, quant à elle, nécessaire à la contemplation, en raison même de la limite naturelle de notre intelligence.

On retrouve ainsi, d’une autre manière, les deux principaux facteurs d’explication de ce miracle grec que constitue la naissance de la philosophie. Pour philosopher, il faut avoir du temps, ce qui implique une organisation sociale dans laquelle certains prennent sur eux l’économie, la défense et le gouvernement de la cité. Et, d’autre part, philosopher demande un certain nombre de connaissances dans les sciences et les arts, par exemple en mathématique ou en astronomie. Sans ce temps dégagé et sans la préparation rationnelle que constitue l’acquisition de connaissances variées, l’activité contemplative qu’est la philosophie n’aurait jamais vu le jour.

 

Le travail rationnel est une étape en vue de la connaissance spéculative : connaître pour connaître, parce que c’est intéressant. Cette activité est autarcique parce qu’elle est voulue pour elle-même et se suffit à elle-même. C’est une opération, au sens philosophique de ce mot : une action qui atteint sa fin dans le fait même d’être posée. La contemplation est alors ce simple regard, par lequel l’intelligence de l’homme entre pour ainsi dire en possession de ce qu’elle connaît – par excellence, la cause première de l’univers. On comprend alors que Platon, et Aristote à sa suite, estiment qu’il s’agit là d’une activité divine et en quelque sorte surhumaine : « ce n’est pas en tant qu’homme qu’on vivra de cette façon, mais en tant que quelque élément divin est présent en nous. » (ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, X, 7).

 

On voit ainsi que la perfection de l’homme est atteinte dans cette activité même. Le travail de la raison est préparatoire à la contemplation qui, en elle-même, est une activité de loisir qui est un repos : dans la contemplation, la vérité qui est le terme de notre recherche, est atteinte et pour ainsi dire possédée. Le bonheur consiste dans la contemplation. Le but des études, c’est le bonheur parce que le but du savoir, c’est le savoir lui-même. Il n’est pas voulu en vue d’autre chose, ni pour ce qu’il va permettre. Il est voulu en lui-même comme perfection de l’intelligence, comme accomplissement de la meilleure part de l’homme.  (En cela, S. Marie de Béthanie nous montre le chemin : voir Lc 10, 42.)

 

Mais comme face à n’importe quel but magnifique, la question qu’il faut se poser est celle des moyens à mettre en oeuvre. Comment cela va-t-il se faire ?

 

La vertu de studiosité.

 

Pour réussir leur vie intellectuelle, i. e. la rendre féconde, les élèves ont besoin de développer une vertu particulière, la studiosité (Voir SAINT THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, IIa-IIae, q. 166, art. 2.).

La vertu, on le sait, peut être comparée à un pli dans la feuille, une manière habituelle d’agir, enracinée profondément en nous, parce qu’on l’a acquise à force de répéter consciemment et volontairement des actes précis. Et puisque l’on parle d’une vertu, il s’agit d’une manière d’agir bien.

Pour acquérir cette vertu, il faut comprendre contre quels vices elle protège ceux qui étudient. À y regarder de près, être studieux a quelque peu à voir avec le courage et beaucoup à voir avec la tempérance. [1] D’une part, c’est évident, nous sommes tous spontanément paresseux ; les élèves aussi. Spontanément, travailler ne leur dit pas grand-chose. Ils ont – nous aussi, parfois ! – l’impression qu’il y a tellement mieux à faire : « être affairé sans rien faire18 » peut avoir quelque chose de plaisant. En outre le travail est synonyme de labeur : c’est exigeant, difficile, pénible. Apprendre demande de l’effort ; penser, ça fatigue ! Tout cela est assez juste, et c’est précisément pour cela que nous avons besoin de développer un courage, une force : notre volonté doit acquérir cette véhémence de tenir bon dans la ferme intention d’apprendre pour savoir et maîtriser les connaissances. L’étude est le lieu d’un courage, humble, discret, mais réel. La négligence nous menace toujours : il faut l’affronter pour atteindre ce but voulu pour lui-même qu’est le savoir. Les élèves auront longtemps à lutter contre la tentation de se contenter du minimum, surtout si des notes acceptables sont au rendez-vous : « Pourquoi est-ce que je fatiguerais ? » On doit se faire violence pour étudier, tout en se rappelant que l’on étudie pour savoir. Nous devons aider les élèves à s’arracher à leurs pesanteurs, à leurs satisfactions immédiates. Il y a un courage de l’étude qui demande une ascèse, une discipline régulière et minutieuse. C’est pour cela qu’il est bon que chacun ait sa place en étude, que les surveillants passent régulièrement dans les rangs pour vérifier que chacune de ces chères têtes blondes est bien au travail et pas en train de papillonner. Tous les éducateurs ont pour vocation de faciliter la vie des jeunes gens : en l’occurrence de les accompagner dans l’acquisition du courage de l’étude. Et c’est aussi pour cela que le travail en étude est un travail individuel : chacun doit gravir la montagne, sans chercher de prétexte dans un « on se récite, c’est mieux ; on s’aide, c’est mieux ! » Non, ce n’est pas mieux. Le courage qu’est la studiosité s’acquiert dans le silence, dans la régularité, dans la fidélité et dans une certaine solitude. « La solitude est la patrie des forts, le silence est leur prière », disait Ravignan. ( (1795-1858), prêtre jésuite et prédicateur de renom, en particulier pour les Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris.)

 

D’autre part, et beaucoup plus fondamentalement, la studiosité protège contre un vice terrible pour notre intelligence : la mauvaise curiosité. Celle-ci s’explique : par nature, notre intelligence a le désir de tout savoir, de tout connaître. L’homme a même inventé un magazine qui s’appelle Ça m’intéresse, « ça », c’est-à-dire au fond tout et n’importe quoi. Et c’est bien ça le problème : dans notre vie intellectuelle, rien n’est plus facile que de s’éparpiller. Tel élève passe d’une matière à l’autre en 30 secondes, prend un livre de français, en lit 3 pages puis le repose ; il prend ensuite un livre d’heroïc fantasy, finit par regarder par la fenêtre… Toutes ces choses-là sont en elles-mêmes intéressantes, elles qui sont plaisantes. Mais ainsi vécue, notre vie intellectuelle tient du zapping. L’homme a besoin de réfréner, de rectifier son désir de connaissance. La studiosité le fait travailler et étudier de façon humaine et chrétienne. Elle va modérer son attirance sensible pour la connaissance de choses superflues et l’orienter vers la connaissance des réalités les plus dignes. Comme le dit S. Thomas, « nous désirons davantage savoir un peu sur les choses les plus honorables et les plus élevées, même si c’est de manière imparfaite que nous le savons, que de savoir beaucoup et avec certitude sur des choses moins nobles. » (In De Anima, L. I, lect. 1, n. 5 . – Thomas dit citer le Traité des animaux, L. 11.)

 

Autrement dit, nous préférons en savoir un peu sur la cause première de l’univers que beaucoup sur une mouche. De même, au lycée, il est préférable de passer du temps sur sa leçon d’histoire que dans des livres de fiction. C’est dans ce but aussi que les lectures de détente, les dessins, les sudoku, etc. devraient être interdits en étude : le travail, rien que le travail. Et comme il y a un temps pour tout, il est bon que l’étude soit précédée et suivie d’un temps de détente. Mais on ne mélange pas tout : studiosité !

 

Sans doute, mais en tant qu’enseignants, que faire pour que nos cours aident les élèves à gagner en studiosité. Deux choses, me semble-t-il. D’une part, lutter contre cette tendance fortement ancrée dans l’inconscient collectif et encore plus fortement dans le conscient des élèves : on ne peut travailler que quelque chose qui nous intéresse. Que voilà un propos ambigu ! Bien sûr que l’intérêt, la saisie de la dignité et aussi de l’utilité – qui ne s’identifie pas à une utilité pratique – d’une science est nécessaire pour que l’on soit bienveillant et un bon disciple (Voir In De Anima, L. I, lect. 1, n. 2.) Mais comme on se leurre si l’on identifie cet intérêt intellectuel avec une inclination passionnelle, c’est-à-dire émotive, donc sensible, pour la discipline. Combien les élèves sont rapides à dégainer leur « ça ne m’intéresse pas » ! Cette rapidité même est un signe que l’on se trompe. Bien sûr que, sensiblement, ça ne m’intéresse pas. Rester assis plusieurs heures à me secouer les méninges, juguler mon imagination, affronter les difficultés intellectuelles, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, de ne pas tout retenir tout de suite… ma sensibilité rechigne, se raidit voire résiste. Sensiblement, il y a peu de choses qui nous intéressent. Et même celles qui nous passionnent ont souvent valeur de dérivatif : on s’y applique… jusqu’à ce qu’autre chose vienne nous solliciter. « Ça ne m’intéresse pas ». Bien sûr, spontanément, l’étude des verbes irréguliers, les logarithmes népériens, la différence entre un zeugma et un oxymore, ou celle entre la Guerre des 6 jours et la Guerre du Kippour, ça intéresse peu. Mais la question n’est pas de savoir si mon corps est subjectivement intéressé ; c’est de savoir si ma raison comprend l’intérêt objectif de cette étude. Pour cela, les élèves doivent apprendre à ne plus trop s’écouter eux-mêmes. Et – c’est le deuxième point –, nous devons penser à introduire nos leçons en manifestant combien le sujet du jour est important en lui-même, en ses rapports avec d’autres sujets, en ses conséquences, etc. S. Thomas recommandait, à la suite d’Aristote, de commencer toute transmission de savoir en rendant l’auditeur bienveillant, c’est-à-dire en lui montrant l’intérêt de manière rationnelle. Bien sûr nous ne sommes pas des VRP ni des publicistes, mais nous avons notre rôle à jouer dans cette compréhension par les élèves de la grandeur de ce que nous sommes chargés de leur enseigner.

Tout cela pourrait paraître encore un peu théorique. Voyons donc quelques conditions pour faciliter l’acquisition de la studiosité.

 

L’environnement. Parce que c’est un animal raisonnable ou si l’on préfère parce que son intelligence est incarnée, l’homme qui cherche la vérité peut trouver un appui précieux dans les conditions extérieures dans lesquelles il travaille. D’une part l’ordre du mobilier, du matériel, des objets en général. La vie intellectuelle demande une certaine paix de l’âme. Et si l’on en croit S. Augustin, la paix est la tranquillité de l’ordre (La Cité de Dieu, L. XIX, chap. XIII, § 1.)

Il est donc bon que les élèves puissent étudier dans des salles, des chambres, des locaux qui soient ordonnés. Il n’y là aucun sacrifice à une rigueur militaire, mais la prise en compte de ce simple fait d’expérience : le bazar agace, distrait, dissipe. Ensuite, la propreté et la décence de l’environnement. Si les tables et les sols sont sales, si les tableaux ne sont pas effacés, si les mains ne sont pas lavées, il va être difficile de cultiver l’attention nécessaire : la saleté abîme le regard, gêne le corps, indispose l’âme. Enfin, une certaine beauté sensible est requise pour prédisposer l’homme à la contemplation des beautés intellectuelles. Platon indiquait déjà que la perfection, l’harmonie et l’éclat des choses belle est une voie sure pour rejoindre la réalité par excellence. Il est donc bon d’entourer de choses belles les personnes qui travaillent intellectuellement.

 

Le silence extérieur et intérieur. On a suggéré tout à l’heure que l’intelligence est le talent par excellence qu’il nous appartient de faire fructifier. Cette intelligence est la faculté de la plus haute vie en l’homme. Il s’agit de vivre à pleine puissance cette idée que l’étude est « un office divin en reflet ». Dès lors, prenons au sérieux le fait que, comme pour tout office divin, l’étude demande le silence : pour la vie intellectuelle comme pour la vie intérieure, le silence extérieur est au service du silence intérieur – pour nous, de la concentration à la contemplation. Il y a donc une lutte à mener contre ce vice effroyable qu’est le bavardage. La génération 3.0 a cette mauvaise disposition, acquise au contact des écrans et de ceux qui en dépendent, de toujours dire ce qu’elle ressent, ce qu’elle éprouve, ce qui lui passe par la tête et, dans l’instant même. Babiller ainsi n’a pas seulement le défaut d’un manque de courtoisie envers l’enseignant ou envers les camarades qui veulent écouter – ce qui est déjà grave. Cette logorrhée est un flot dans lequel l’intériorité de l’élève est emportée : fragmentée, son attention s’étiole pour disparaître et rater l’essentiel, la cohérence du propos. À l’étude, les déplacements incessants pour consulter l’agenda de classe, pour demander un renseignement ou obtenir un document sont autant de bruits et de dispersions destructeurs : sous prétexte d’avoir les conditions du travail, on s’empêche de travailler. Mais une étude, ça se prépare, ça se planifie, ça s’anticipe ! On devrait entendre un silence religieux en étude, et non pas ce brouhaha entêtant qui détruit de l’intérieur la vie intérieure ! En demandant le silence, en gardant le silence, les enseignants ne satisfont pas leur frustration de ne pas être agents de police, ils font leur oeuvre d’éducateurs et même – pourquoi ne pas le dire ? – de maîtres. Si l’on n’apprend pas dès le plus jeune âge, et de manière exigeante, drastique, rigoureuse, à être silencieux en classe et en étude, alors c’est un magnifique gâchis qui s’en suivra. Voulons-nous le meilleur pour nos élèves ? Cela veut dire que nous voulons la croissance de leur vie contemplative dans le sens que nous avons défini plus tôt : cela est impossible sans le silence extérieur. Aimons-le, cultivons-le pour permettre à nos élèves non seulement de se concentrer, mais surtout d’être pleinement eux-mêmes.

 

L’aide des tuteurs. La tentation est grande pour celui qui surveille et qui a enfin obtenu le silence de se mettre à son tour au travail… pour lui-même. Mais il faut ici considérer que surveiller est plutôt être un tuteur, celui qui guide, qui conduit et qui accompagne la croissance du disciple, dans la mesure de ses modestes capacités. On dit beaucoup, et à juste titre, que les élèves doivent apprendre à travailler seuls ; et cela est vrai puisque le savoir s’obtient par une activité personnelle. Mais il y a une différence de taille entre la solitude et l’isolement. Celui qui se coupe des autres à cause de sa vie intellectuelle trahit l’intention même qui devrait l’animer. À cause de sa faiblesse native, l’homme a besoin du soutien d’autrui pour mener cette vie « plus qu’humaine » qu’est la vie intellectuelle conçue comme une contemplation. S’isoler revient à refuser les maîtres et l’assistance dont notre raison a besoin. Au contraire, cheminer avec un éducateur, développer avec lui et à sa suite sa vie intellectuelle, c’est le moyen de vivre une réelle amitié avec lui, au sens de la volonté active du meilleur bien de celui que l’on aime. Sans familiarité de mauvais aloi, enseignants et élèves peuvent nourrir une amitié. Et si elle est bel et bien vertueuse, cette amitié rayonnera s’il est vrai que le bien est diffusif de soi. Peut-être pourrons-nous alors envisager que les relations de nos élèves ne seront pas de camaraderie, ni de copinage mais bel et bien des amitiés par excellence fondées sur le roc de la recherche commune de la vérité. C’est aussi cela dont l’étude a besoin et que, dans un échange mystérieux, elle permet en retour : les grandes amitiés.

Cette dimension communautaire, pour ne pas dire sociale de la vie intellectuelle ne saurait être négligée. À la conclusion bassement terre à terre et consternante d’égoïsme de Voltaire pour qui il faut cultiver notre jardin (Voir Candide, chap. 30.), Albert Camus avait jadis proposé une alternative généreuse autant qu’inquiète : « L’essentiel est de bien faire son métier » (Voir La Peste.). On doit assurément lui être reconnaissant de placer dans un contexte social – un métier s’exerce pour autrui, d’une façon ou d’une autre – la réflexion sur la finalité de l’homme. Mais un métier, par définition, ça se quitte. On n’est pas appelé par nature à exercer tel ou tel métier, alors que la vérité à connaître nous attire, nous pousse en avant : en la contemplant, nous serons heureux et nous pourrons rendre notre prochain heureux puisque nous serons pour lui un témoin de la splendeur de la vérité. Plus que d’être des cultivateurs ou même des hommes du métier, oeuvrons donc pour que nos élèves soient des martyrs, au sens que S. Jean-Paul II donnait à ce mot dans son discours à la veillée de prière avec les jeunes gens lors des XVe Journées mondiales de la jeunesse : « Il ne vous sera peut-être pas demandé de verser votre sang, mais de garder la fidélité au Christ, oui certainement ! Une fidélité à vivre dans les situations quotidiennes ». Puissent, par notre exemple, notre enseignement et notre prière, nos élèves devenir d’authentiques martyrs, i. e. d’authentiques témoins de la sainteté de l’étude, de la grandeur de l’apprentissage des leçons, de la dignité des travaux intellectuels, bref de la vocation contemplative de l’homme, pour eux-mêmes et pour leurs contemporains ! Qu’il leur soit donné de vivre et de faire découvrir à leur prochain que la vie intellectuelle est ici-bas un avant-goût du bonheur éterne

Voir S. THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, IIa-IIae, q. 180, art. 4, c. : « Dans ce temps-ci, la contemplation de la vérité divine ne nous est possible que de façon imparfaite, dans un miroir, sous forme d’énigmes (1 Co 13, 12). Nous lui devons une béatitude imparfaite, qui commence ici-bas pour parvenir plus tard à sa consommation. C’est pourquoi Aristote fait consister la félicité dernière de l’homme dans la contemplation du suprême intelligible. » 26 Voir S. THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, IIa-IIae, q. 188, art. 6, c. : « il est plus beau d’éclairer que de briller seulement ; de même est-il plus beau de transmettre aux autres ce qu’on a contemplé que de contempler seulement. »

 

Ce faisant, ils seront bien des fils et des filles de saint Dominique qui voudront contempler et transmettre aux autres la vérité contemplée – contemplari et contemplata aliis tradere26. C’est peut-être cela la devise de S.-Do. C’est assurément l’appel universel que nous lance le Verbe fait chair, lui qui veut que nous ayons la vie et la vie en abondance, i. e. la vie éternelle. Or « la vie éternelle, c’est de vous connaître, vous le seul vrai Dieu et Jésus-Christ que vous avez envoyé », et dont le nom est béni dans les siècles.

 

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